Démarrer Proust
Après plusieurs années – peut-être une dizaine – je vais finalement entamer le dernier volume de ‘A la Recherche du Temps Perdu’. Cela n’a pas été facile à démarrer. J’ai commencé ‘Du côté de chez Swann’ au moins deux fois (vers 30, puis vers 40, ans) avant d’en dépasser les premières 50 pages (vers mes 50 ans). Ayant lu le premier tome j’ai laissé filer 6 ou 7 années avant d’ouvrir les pages de ‘A l’ombre des jeunes filles en fleur’, après quoi les volumes ont défilé plus rapidement, à raison d’un tous les 6 mois environ.
Parfois je me demande si, effectivement, je n’ai pas perdu mon temps à lire cette réflexion semi-autobiographique d’un auteur hyper-analytique, trop sensible, qui s’y perd dans ses acrobaties auto-psychologisantes et ses hypothèses sur chaque personnage qu’on rencontre dans les pages du roman.
Par ailleurs, pour certaines de mes connaissances, Proust ne serait qu’un passage obligé. Selon elles, lire Proust c’est du paraître: il faut avoir ‘fait’ Proust – de la même manière qu’il faille (pour beaucoup d’entre nous) se faire arracher les dents de sagesse. On lirait Proust par mimétisme, pas par plaisir…et on devrait donc l’éviter afin de démontrer son originalité.
Mais toute culture partagée est mimétique; lire quelque chose parce que d’autres le font permet ensuite de partager des impressions et d’en discuter! J’assume donc mon mimétisme!
Mais bon… en entamant ma dernière ligne droite, je me demande quand même si ça en valait la peine et, si oui, pourquoi.

Cela en vaut-il la peine?
La réponse est simple. Oui, ça en vaut la peine (du moins en ce qui me concerne). Sans abandonner mes romans de science fiction, de fantasy, de réalisme magique, et quelques policiers, entre 30 et 50 ans j’ai pris goût à Joyce, Musil, Pynchon, Doblin, von Doderer, Marias—des auteurs bien différents mais dont les romans ont tous un côté non-linéaire, ‘fleuve’, et introspectif (soit l’auteur et/ou narrateur est introspectif, soit on s’attarde longtemps sur la psychologie et la motivation des personnages). J’ai lu Proust dans les interstices de mes autres lectures.
Cette lecture est devenue pour moi un long fleuve tranquille dans lequel je plonge de temps en temps. Son écriture élégante, ses longues phrases (que, soit on décortique, soit on laisse aller faisant confiance à Proust que la dernière clause est, effectivement, reliée à la première énoncée une page plus haut…), ses raisonnements vifs, incisifs, et qui n’épargnent personne, me bercent. Se perdre dans Proust, c’est prendre le temps de se laisser guider, mais aussi de rêvasser alors que les mots et les phrases déferlent, provoquant des petites réflexions, des idées disparates, l’imagination, ou des réactions plus intellectuelles lorsque ses raisonnements tournent à l’absurde.
J’ai donc bien aimé (ou j’aime bien – car ce n’est pas tout à fait terminé), mais il faut que je sois dans le bon état d’esprit, et que je lise à petite dose. Une fois un volume terminé je ne me jette pas sur le prochain : il me faut aussi des lectures plus rapides, drôles, excitantes ou simplement divertissantes!
Pourquoi cela en vaudrait-il la peine?
Mais pourquoi lire Proust? Il n’y a pas de réponse générale. Si on n’accroche pas, on passe à autre chose (comme je l’ai fait durant 20 ans). Même le mimétisme culturel n’a pas suffi lorsque la prose et l’histoire (vague, non linéaire, mais il y a tout de même une sorte d’histoire qui se dessine) ne m’absorbaient pas.
Une fois absorbé, et lorsque je lève la tête après m’être plongé quelques heures dans Proust, je me rends compte que, justement, cette lecture à un rapport direct au temps.
Le temps qu’il m’a fallu pour, d’abord, l’apprécier et, ensuite, pour en lire les 7 volumes (bon, il me reste le 7ième).
Ensuite, le temps que je passe à me laisser porter par ses mots, à réfléchir vaguement en flottant sur la toile dressée par l’auteur : quel contraste avec les réseaux sociaux, la pression sociale (et économique) qui semblent vouloir que chaque instant soit rentabilisée.
Puis, évidemment, le temps qui passe au sein du roman lui-même, la reconstruction du passé (par la narrateur), la négation du présent (toujours moins engageante que son anticipation ou que sa reconstruction par la mémoire… mémoire par ailleurs défaillante et propre à reconstruire le ou les passés qui nous conviennent), et – évidemment – les différents niveaux temporels (on ne se souvient pas toujours que l’ensemble de l’œuvre, qui lui-même sautille temporellement, est présenté comme le souvenir du narrateur, et l’on sait que ce narrateur – sans être Proust – pourrait s’appeler Marcel…).
Bref, lire Proust remet en perspective l’économie de l’attention, la rentabilisation de chaque instant, et l’essoufflement général qui semble caractériser la société actuelle. Non seulement on en échappe, mais on lui fait un bras d’honneur!
Lire Proust: acte de résistance?